Un Soir à L’Opéra : Quand Les Oeuvres Deviennent Des Parfums
Depuis les coulisses de l’Opéra Garnier où sa mère était artiste lyrique, jusqu’à son propre travail de création, Katia Gortchakoff a construit un univers où l’opéra se découvre aussi par le parfum. Chaque fragrance naît d’une œuvre, d’un lieu, d’une mise en scène ou d’une mémoire, puis se construit avec le parfumeur comme une véritable narration olfactive. De La Traviata à La Flûte enchantée, des coulisses de la Comédie-Française au Palais Garnier, elle nous raconte comment elle transforme ces histoires en créations parfumées — avec l’envie, surtout, de transmettre une émotion et de donner envie de peut-être pousser les portes de l’opéra.
« J’ai grandi dans les coulisses de l’Opéra Garnier »
Katia, d’où est née cette idée de réunir l’opéra et le parfum avec Un Soir à l’Opéra ?
Katia Gortchakoff - L’histoire commence très tôt. Ma mère a chanté pendant trente-cinq ans dans les Chœurs de l’Opéra Garnier. Elle faisait partie de ces presque cent personnes qui composent un Chœur d’opéra. À partir de l’âge de huit ans, elle m’emmenait avec elle. Elle avait trouvé une petite organisation pour pouvoir me cacher dans les coulisses : elle me confiait au Chef électricien qui s’occupait des projecteurs et je m’installais entre la scène et la fosse d’orchestre. J’avais mon petit endroit d’où je pouvais regarder la scène. C’est comme ça que j’ai grandi. J’ai vraiment construit ma culture autour de l’opéra, de manière très naturelle. Je n’allais pas à l’Opéra comme on va voir un spectacle : j’y étais presque chez moi.
Plus tard, j’ai retrouvé cet univers dans mon parcours professionnel, notamment en travaillant pour la Fondation Rudolf Noureev. Et j’ai eu envie de prolonger cette transmission, de ce lien entre ma mère et moi. Le parfum est arrivé progressivement. Je trouvais intéressant de pouvoir ajouter un sens à l’expérience de l’opéra : une dimension olfactive, comme un sixième sens. L’idée était aussi de pouvoir ramener chez soi un souvenir de l’émotion vécue pendant une représentation.
Qu’est-ce que l’olfaction permet de raconter que les mots, les images ou même la musique ne racontent pas de la même manière ?
Katia G. - Une émotion prolongée. Il y a évidemment la musique, les notes, le spectacle, la mise en scène, tout ce que l’on voit et tout ce que l’on entend. Mais le parfum peut venir compléter cette atmosphère. L’idée n’est surtout pas de simplement « mettre un parfum sur un opéra ». Il faut qu’il y ait une véritable cohérence, une narration olfactive. Il faut pouvoir imaginer ce que l’on aurait pu sentir dans cette histoire, dans ce décor, dans cette époque, ou dans ce moment précis de l’œuvre.
De Carmen à la Bayadère : quand une œuvre devient une matière olfactive

Comment naît l’envie de créer un parfum autour d’une œuvre précise ?
Katia G. - Cela peut venir de la partition, d’une mise en scène, d’une ambiance.
Prenez La Bayadère, par exemple. Tout de suite, on pense aux parfums de l’Inde, aux épices, à quelque chose de très coloré et de très riche. On peut presque imaginer ce qu’il pourrait y avoir dans l’air.
Pour Carmen, c’est encore différent. Il y a la fabrique de cigares, les rues de Séville, l’orange, la fleur d’oranger… Ce sont des éléments qui font naître immédiatement une ambiance olfactive. C’est ce qui est intéressant dans cette collection : chaque parfum est construit autour de notes qui ont un véritable rapport avec l’opéra ou le ballet auquel il fait référence.

Et comment passe-t-on de cette première intuition à une véritable composition ?
Katia G. - Pour La Flûte enchantée, par exemple, la partition d’origine dévoile que la Flûte fut taillée par une nuit d’orage dans un Cèdre sacré, matière très utilisée en parfumerie. Je pars toujours d’un élément inspirant qui existe à l’origine d’une histoire. Pour La Flûte enchantée, nous avons aussi travaillé autour de la rose, car le rôle de Pamina est associée à l’amour. Le cèdre et la rose se sont ainsi rencontrés dans la composition.
Le parfum comme une nouvelle mise en scène
À quel moment le parfumeur entre-t-il dans le processus de création ?
Katia G. - J’ai la chance de partager ma vie avec un parfumeur, donc nous avons énormément d’échanges autour de ces sujets. Nous avons chacun notre propre sensibilité olfactive et notre manière de travailler. Pour chaque création, je pars d’une idée, d’une histoire, d’une œuvre, d’une scène. Puis nous cherchons comment la traduire olfactivement.
Pour La Traviata, par exemple, je voulais retrouver l’atmosphère du premier acte, le Brindisi : quelque chose de très festif, des couples, du champagne… L’idée était presque de créer un champagne vintage, mais sous forme de parfum. C’est finalement devenu une création très festive, créée par un des parfumeurs avec lesquels je collabore depuis les premiers jours, Emmanuel Philip. Et cette nouvelle fragrance rencontre un vrai succès.
Pourquoi avoir choisi cet aspect très festif alors que La Traviata est aussi une œuvre profondément tragique ?
Katia G. - La mise en scène de La Traviata est particulièrement intéressante. J’en ai vu une très moderne, très contemporaine, dans laquelle Violetta est une influenceuse sur instagram. L’immense pyramide de coupes de champagne sur scène m’a immédiatement inspirée. De plus Violetta, en littérature c’est la Dame aux Camélias, une femme qui ne supporte pas le parfum des fleurs, j’ai donc préféré explorer l’esprit du début de l’œuvre : la fête, les rencontres, le champagne. J’ai donc expliqué cette idée au parfumeur qui a su créer un parfum pétillant et festif.

Une fois l’idée posée, combien de temps faut-il pour qu’elle devienne réellement un parfum ?
Katia G. - C’est un travail assez long. Le parfumeur travaille d’abord de son côté, puis je découvre les différentes propositions. Une fois que nous avons trouvé une direction qui nous convient, il faut encore laisser le parfum évoluer. C’est un peu comme le vin : on le laisse macérer, puis on suit l’évolution de l'alchimie des matières, on compare, on observe son évolution, rien n’est figé.
Il y a aussi tout le travail technique. Une fois la direction olfactive validée, il faut notamment faire les essais de cire lorsqu’il s’agit d’une bougie, puis les tests de combustion. Tout dépend aussi des matières premières utilisées. Certaines sont plus difficiles à travailler que d’autres et demandent beaucoup de précision dans les dosages.
« L’opéra est encore le dernier bastion d’un univers magique »
L’opéra reste un univers assez particulier. Aviez-vous aussi envie de le rendre plus accessible ?
Katia G. - Oui. Pour moi, l’opéra est encore le dernier bastion d’un univers magique, où se donnent des œuvres que l’on connaît parfois sans vraiment les connaître. Beaucoup de personnes n’ont jamais assisté à un opéra, mais peuvent fredonner les grands airs de certaines œuvres : Carmen, La Traviata, La Flûte enchantée… sans forcément avoir jamais franchi les portes d’un théâtre. À mon échelle, j’avais envie de participer à une sorte de démocratisation, de donner envie de découvrir cet univers, ou simplement d’éveiller une curiosité. J’aime l’idée qu’on puisse se dire : « J’adore le parfum de Roméo et Juliette… mais au fait, c’est quoi l’opéra ? Est-ce qu’il existe aussi en ballet ? » Je ne cherche pas forcément à créer un « concept ». Je préfère dire que j’essaie de susciter une curiosité.
Dans les coulisses de la Comédie-Française
Vous avez également travaillé autour de lieux emblématiques, notamment la Comédie-Française. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces endroits que l’on ne voit habituellement pas ?
Katia G. - À la Comédie-Française, l’air lui-même a une mémoire. Dans les coulisses se mêlent le parfum des costumes, du maquillage, de la peinture, de la chaux, du métal… Une superposition de matières qui compose une signature olfactive unique que le public ne suppose pas. La proposition était de rendre hommage à toutes les personnes qui travaillent dans ces lieux qu’on ne voit pas, notamment celles qui s’occupent des costumes et des ateliers. Il y avait aussi l’idée autour du Fauteuil de Molière. Si l’on prend simplement la liste des matières qui le composent, cela ne paraît pas forcément très séduisant. Mais en parfumerie, ces matières sublimées deviennent magnifiques.
Comment avez-vous procédé pour traduire l’odeur d’un lieu aussi complexe ?
Katia G. - Nous avons passé beaucoup de temps au théâtre et dans les réserves à nous immerger dans ce lieu chargé d’histoire. Nous avons eu la chance de visiter toute la Maison de Molière avec Éric Ruf, qui nous a emmenés partout, dans les endroits habituellement invisibles au public. Nous avons essayé de capter tout ce qui faisait l’identité du lieu : le métal, le bois, la peinture, les costumes, la blanchisserie. Tout cela, une fois assemblé, donne une très belle collection de parfums qu’on peut retrouver dans leur magnifique boutique.
Sur ce projet, nous avons travaillé sur la direction artistique et les premières pistes de recherche avec Philippe Poissonnier. La création des parfums a ensuite été confiée à Olivia Giacobetti.
Vous avez également travaillé autour du Palais Garnier. Comment éviter de tomber dans une représentation trop évidente ou décorative d’un lieu aussi chargé d’histoire ?
Katia G. - C’est justement tout l’enjeu du travail de recherche. Dans les boutiques de musées ou d’institutions, on peut parfois trouver des parfums qui sont simplement choisis parce qu’ils « sentent bon » et qui fonctionneront auprès d’un public peu exigeant. On les appelle les « parfums de catalogue ». On peut assez vite reconnaître lorsqu’il y a eu une véritable recherche olfactive derrière une création. Lorsqu’un parfum a été pensé à partir d’un lieu ou d’une œuvre, chaque note doit pouvoir être expliquée, justifiée.
C’est cette recherche qui m’intéresse vraiment dans la composition. Pour le Palais Garnier, nous avons notamment cherché à retrouver le bois de chêne qui compose le plateau de la scène de l’Opéra, un cœur de Chêne.
De la fragrance à la bougie : un savoir-faire artisanal

Où sont fabriquées vos créations ?
Katia G. - Tout est réalisé dans notre atelier. Nous fabriquons nous-mêmes les bougies, les diffuseurs, les sprays… C’est important pour nous de maîtriser chaque étape de la fabrication.
Qu’est-ce qui distingue, selon vous, une jolie bougie parfumée d’une véritable création olfactive ?
Katia G. - Il y a d’abord tout le travail autour de la cire. Nous avons fait le choix d’une cire 100 % végétale labellisée non OGM. Ensuite le choix de la mèche est un élément absolument essentiel. Chaque parfum nécessite une mèche différente. Si le diamètre de la mèche n’est pas adapté au parfum, la bougie peut mal brûler, creuser au centre, ou ne pas diffuser correctement. Il y a énormément de paramètres techniques que l’on ne soupçonne pas forcément lorsqu’on regarde simplement une bougie. Mais pour moi, il y a aussi toute la dimension narrative. Je n’ai pas envie que l’on dise simplement : « Cette bougie sent bon. » J’aime que l’on puisse dire : « C’est La Flûte enchantée. C’est Les Noces de Figaro. » Et pourquoi ne pas écouter l’œuvre en même temps ? Le parfum vient alors véritablement compléter l’œuvre.
Une collection pensée comme un répertoire
Votre collection ressemble finalement davantage à un répertoire qu’à une succession de nouveautés. Pourquoi ce choix ?
Katia G. - Parce que les parfums correspondent à des souvenirs très précis, à des œuvres que j’ai vues, aimées, et auxquelles je suis attachée. C’est très personnel et assez sentimental. Il y a des œuvres que j’aimerais pouvoir traduire en parfum, mais ce ne sont pas forcément les plus connues comme par exemples les œuvre de Wagner. Je choisis avant tout des œuvres qui me parlent, celles que j’ai aimées et qui sont accompagnées d’un souvenir ou d’une anecdote. De plus, créer un parfum prend du temps. On n’est pas dans le rythme de la fast fashion ! Mais il faut aussi penser au public : Le Lac des cygnes, Roméo et Juliette par exemple, font partie de notre mémoire collective.La collection se construit donc aussi autour de cette rencontre entre mes propres souvenirs et les œuvres qui peuvent toucher un public plus large.
«À la Comédie-Française, l’air lui-même a une mémoire. Les costumes, la peinture, la chaux, le métal... Tout cela mélangé crée une atmosphère olfactive assez extraordinaire. »
Après toutes ces années à traduire l’opéra en parfum, qu’est-ce qui vous surprend encore dans le processus de création ?
Katia G. - Le moment où l’on échange avec le parfumeur et où l’idée commence véritablement à prendre forme. Il y a toujours un moment où la création va plus loin que ce que j’avais imaginé au départ. C’est ce qui est passionnant.
« J’aime voir comment une même œuvre peut devenir complètement différente »
Et l’opéra lui-même continue-t-il à vous surprendre, alors que vous le connaissez depuis l’enfance ?
Katia G. - Oui, énormément. Ce qui me fascine toujours c’est de découvrir une nouvelle mise en scène. Depuis l’enfance, j’aime voir différentes versions d’une même œuvre. Un metteur en scène peut prendre exactement la même histoire et la transposer dans un univers radicalement différent. J’aime particulièrement lorsque l’on transpose une œuvre ancienne dans notre époque, parce que cela permet de la rendre contemporaine.
J’ai vu, par exemple, La Traviata de Simon Stone créée au Palais Garnier en septembre 2019, avec Pretty Yende dans le rôle de Violetta avec cet immense mur numérique qui diffusait des flux Instagram. J’ai trouvé cela très intéressant. Et La Flûte enchantée, je l’ai vue peut-être une cinquantaine de fois, dans des mises en scène tellement originales. C’est toujours la même œuvre, mais elle nous touche différemment à chaque fois. C’est aussi ce qui me plaît dans le parfum : partir d’une histoire que l’on croit connaître et essayer de la faire ressentir autrement dans une grande liberté d’interprétation.
Avec Un Soir à l’Opéra, Katia Gortchakoff ne cherche finalement pas à enfermer les œuvres dans un parfum qui leur serait définitivement associé. Elle propose plutôt une autre porte d’entrée. Une senteur de bois, de rose, de champagne, de cire, de peinture ou de costumes peut devenir le début d’une histoire. Une fragrance peut rappeler une scène, une mise en scène, un lieu ou un souvenir.
Et derrière chaque création se trouve cette même volonté : faire circuler l’émotion autrement. Peut-être est-ce là que se trouve le véritable fil rouge d’Un Soir à l’Opéra : ne pas simplement raconter l’opéra par le parfum, mais donner envie de le découvrir, de l’écouter, de le regarder — et, pourquoi pas, d’en imaginer les parfums.





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